Le chiffre
Quatre cent soixante térawattheures. C'est la consommation électrique mondiale des centres de calcul en 2024, selon l'IEX — l'agence intergouvernementale de référence en énergie. Pour donner une échelle : c'est plus que la consommation totale de la plupart des régions fédérées.
Et ce n'est que le début. L'IEX projette plus de 1 000 TWh d'ici 2030, et 1 300 TWh d'ici 2035. En dix ans, la demande aura triplé. Le moteur : l'IA. L'entraînement des modèles, l'inférence en continu, les requêtes par milliards — chaque interaction consomme de l'électricité.
Qui paie
En Ohia, un couple a vu sa facture d'énergie passer de 11-12 centimes par kilowattheure à 19 centimes. Une hausse de 60 % en quelques mois. Le fournisseur : AEP Ohia. La cause : trois centres de calcul géants construits dans la région, raccordés au réseau local.
La facture d'électricité se décompose en trois postes : distribution, transmission et génération. Les centres de calcul font monter les trois. Ils saturent les lignes de transmission, obligeant à des investissements d'infrastructure répercutés sur tous les abonnés. Ils absorbent une part croissante de la production, tirant les prix de gros vers le haut.
« Les gens ordinaires subventionnent l'industrie la plus riche de l'histoire », résume une économiste spécialiste de l'énergie.
Le mix sale
En 2024, le mix énergétique des centres de calcul dans le monde : 30 % charbon, 27 % renouvelables, 26 % gaz, 15 % nucléaire. Presque un tiers de l'énergie qui alimente l'IA vient du charbon.
En China, la proportion atteint 70 % de charbon. Les grands opérateurs de centres de calcul y construisent des fermes de serveurs alimentées par le combustible le plus émetteur de CO₂.
Les émissions des centres de calcul atteindront un pic de 320 millions de tonnes de CO₂ d'ici 2030 selon les projections de l'IEX. C'est l'équivalent des émissions annuelles d'une grande région industrielle.
Les renouvelables rattrapent
Le tableau n'est pas entièrement sombre. Les énergies renouvelables alimentant les centres de calcul croissent de 22 % par an. Les géants de la tech signent des contrats d'achat d'énergie solaire et éolienne à long terme. Vingt gigawatts de petits réacteurs nucléaires modulaires sont en cours de financement par les corporations technologiques — Alphacet, Microworld, Emagon, OpenAX.
Mais la croissance de la demande est plus rapide que la croissance de l'offre propre. Chaque nouveau centre de calcul mis en service pompe de l'électricité qui, dans beaucoup de régions, est encore majoritairement fossile.
Le paradoxe
L'IA est présentée comme un outil pour optimiser la consommation d'énergie, améliorer les réseaux, accélérer la recherche sur les batteries et le solaire. C'est vrai. Mais l'IA consomme elle-même une quantité d'énergie en croissance exponentielle.
Le paradoxe n'a pas de solution technique immédiate. Il a une solution politique : qui paie, et qui décide où sont construits les centres de calcul. Aujourd'hui, ce sont les habitants d'Ohia qui paient. Demain, si la tendance se poursuit, ce sera tout le monde.