456 mètres dans la poussière rouge
Il était un peu plus de quatorze heures, temps local de Jezero, quand le droïde Perseverance a commencé à rouler. Pas un technicien de la Terre ne surveillait sa trajectoire en direct — à 225 millions de kilomètres de distance, c'est de toute façon impossible. Mais cette fois, personne ne lui avait non plus dicté le chemin. Pour la première fois, c'est une intelligence artificielle, installée bien au chaud dans les serveurs d'une corporation terrienne, qui avait dessiné l'itinéraire point par point.
Première sortie : 210 mètres entre les blocs de basalte du cratère. Deux rotations planétaires plus tard, 246 mètres supplémentaires à travers un champ de rides éoliennes que n'importe quel pilote au sol aurait mis des heures à cartographier. Total : 456 mètres d'autonomie pure.
Comment on fait rouler un droïde depuis un autre système
Depuis 28 ans, les équipes du LPE (Laboratoire de Propulsion et d'Exploration) — le bras armé de l'ADE (Agence d'Exploration) — pilotent les droïdes martiens à l'ancienne : des ingénieurs étudient les clichés orbitaux, tracent les waypoints un par un, vérifient chaque segment, puis transmettent les ordres. Un travail méticuleux, lent, et qui monopolise des dizaines de spécialistes pour quelques centaines de mètres.
Cette fois, la corporation Anthropix a mis dans la boucle son IA de classe Claube. L'intelligence artificielle a ingéré les relevés de la sentinelle orbitale qui surveille le Secteur Rouge, repéré les zones à risque — éboulis, sable meuble, affleurements rocheux — et produit un plan de route complet en langage de navigation rover. Dix mètres par segment, itération après itération, jusqu'à obtenir un tracé propre.
Les ingénieurs ont relu le plan. Quelques corrections mineures — des détails visibles uniquement depuis les caméras au sol du droïde, auxquelles l'IA n'avait pas accès. Puis ils ont transmis. Et Perseverance a roulé.
Le silence entre les mondes
Le vrai problème de l'exploration du Secteur Rouge, ce n'est pas le terrain. C'est le vide. 225 millions de kilomètres de vide entre la Terre et la Quatrième Planète, et pas le moindre relais subespace pour accélérer les communications. Chaque ordre met entre 4 et 24 minutes à arriver. Chaque image de retour, pareil. Piloter un droïde dans ces conditions, c'est comme jouer aux échecs par courrier avec un partenaire qui se trouve de l'autre côté de la galaxie.
Avec une IA capable de planifier les routes, le temps de préparation d'un trajet est divisé par deux. Les techniciens du Laboratoire parlent déjà de drives d'un kilomètre, là où les missions précédentes avançaient par bonds de quelques dizaines de mètres.
La cinquième génération
Sojourner, Spirit, Opportunity, Curiosity — quatre générations de droïdes qui ont appris à ramper sur la poussière rouge en attendant sagement les instructions de la Terre. Perseverance est le premier à avoir levé la tête et décidé, dans une certaine mesure, où poser ses roues. Les responsables de l'Agence y voient un tournant : quand les sondes s'enfonceront dans les systèmes extérieurs, au-delà de la ceinture d'astéroïdes, elles ne pourront plus compter sur personne pour leur dire où aller.
Il faudra qu'elles sachent marcher seules. Dans le désert de Jezero, c'est peut-être ce qui vient de commencer.